Londres : mode et politique contemporaine

Carl Philipp Gottfried von Clausewitz, le théoricien militaire, est resté célèbre pour avoir écrit que la guerre n’est que la continuation de la politique par d’autres moyens. Parfois, c’est également vrai pour la mode. Prenez cette saison à Londres, et notamment Vivienne Westwood, qui s’est exprimée avec particulièrement de force : une performance d’agitprop écolo sur un podium de mode, avec un discours du dirigeant de Greenpeace, John Sauven.


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Vivienne Westwood - Automne-hiver 2019 - Prêt-à-porter féminin - Londres - © PixelFormula

« Homo Loquax », c’est-à-dire l’homme loquace, était le titre de cette nouvelle collection de Vivienne Westwood. Et la moitié des mannequins mobilisés pour ce défilé mixte ont effectivement délivré des discours à la charge politique forte, parmi lesquels John Sauven.

Cela fait longtemps que Vivienne Westwood fait campagne pour alerter sur la menace du réchauffement climatique. Cette saison, elle a poussé son engagement un cran plus loin, à l’occasion d’un défilé bondé au sein de l’église St John de Westminster. Plus d’une vingtaine de militants de divers mouvements, des anti-gaz de schiste aux anti-Brexit, ont défilé avec des micro-casques, déclamant fièrement leur message.

« Ce monde est en crise à cause de toutes ces années d’inaction. Nous devons agir maintenant. Ce système financier pourri nous a mené au bord du gouffre. Mais les pétroliers comme BP se réjouissent de nous voir basculer », avertissait John Sauven, en costume gris foncé Vivienne Westwood.

Un autre gentleman nommé Daniel Lismore, vêtu d’un châle comanche et pas grand-chose d’autre, affirmait s’être associé à la créatrice pour lever 100 millions de dollars pour la lutte contre le réchauffement climatique.

Les vêtements semblaient de fait assez secondaires. Ils avaient néanmoins sacrément fière allure : d’audacieux tailleurs et manteaux en tartan, des smokings portés les jambes nus et chaussés de bottes de cow-boys en cuir verni pour les hommes, ainsi que des méga-manteaux écossais rouges avec de gros cols châle et de fantastiques leggings et doudounes ornés d’images arcadiennes abstraites.

Pour le final, Vivienne Westwood a fait le tour du podium surélevé en chantant la comptine pour enfant Round and round the village (« Faisons le tour du village »), tandis que les mannequins défilaient avec des banderoles, des affiches et des manifestes politiques.


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House of Holland - Automne-hiver 2019 - Prêt-à-porter féminin - Londres - © PixelFormula
 
Plus jeune d’une génération, Henry Holland manifestait contre ceux qui construisent des frontières. Theresa May est tristement célèbre pour avoir un jour affirmé que si vous êtes citoyen du monde, vous n’êtes citoyen de nulle part. Elle devrait aller dire ça à Henry Holland, dont la dernière collection s’intitulait « Global Citizen ».

Présentée sur un podium lui-même orné de tracts et d’affiches politiques, c’était une offre commerciale efficace, suggérant qu’il n’était pas une mauvaise chose d’être mondialiste, plutôt qu’un vulgaire nationaliste. Le casting multi-ethnique semblait approuver, arborant d’un pas sautillant et avec un air bravache des pièces en prince-de-galles fluo, des tops en coton cambodgien tie & dye, des jupes froncées en tissu dévoré et de fantastiques robes du soir à une seule bretelle, surmontées de bérets à la Che Guevara. Le tout parachevé par des chaussures de marche Grenson, ornées de mini-ceintures Obi et de bretelles tricotées.

Sur une excellente bande son mixée par Nick Grimshaw, il s’agissait là d’une proposition pleine de cran pour Henry Holland, toujours plein d’optimisme. « Imaginez un globe terrestre sans couleurs. Pas de noms ni d’échelle, parce que la vie ne se mesure pas en nombre de kilomètres », expliquait le programme.


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Zilver - Automne-hiver 2019 - Prêt-à-porter féminin - Londres -© PixelFormula

Le Brexit est peut-être imminent, mais Londres continue à attirer en masse de nombreux talents étrangers. Une super griffe actuellement en vogue dans la capitale est Zilver, la dernière incarnation de Pedro Lourenço, un jeune Brésilien prodige en train de se muer en créateur exceptionnel.

C’était une bonne idée de présenter son dernier défilé dans un formidable espace, sous Phonica, le meilleur magasin de disques de collection de Soho. Une collection mixte à la croisée de l’énergie de Londres et de la sexualité torride de la ville natale de Pedro Lourenço, São Paulo.

Les meilleures silhouettes : des gilets western en duvet bicolores, un pantalon argenté pour les gars qui écument les boîtes de nuit, des vestes duvet de science-fiction et des manteaux faits pour une colonie intergalactique. Pour les dames, un brillantissime blouson d’aviateur en peau de mouton coupé en robe, une mini-robe multizippée en toile parachute et une combinaison déstructurée dans le même matériau, avec beaucoup de culot. Des tonnes d’allure, mais très facile à porter. Pedro Lourenço avait intitulé la collection « Classiques du futur », mais il aurait fallu l’appeler « Le chic d’Ultima Thulé ».
 
Enfin, la capacité de Londres à influer sur les esprits était manifeste dans le défilé remarquable proposé par Erdem Moralioglu.


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Erdem - Automne-hiver 2019 - Prêt-à-porter féminin - Londres - © PixelFormula
 
Une inspiration maligne cette saison : la fameuse princesse romaine Orietta Doria Pogson Pamphili, une courageuse résistante antifasciste, à qui l’on interdit d’aller à l’école quand elle était enfant à cause de ses convictions. Elle a vécu au Royaume-Uni dans les 60’s et ramené le Swinging London dans ses bagages à Rome, quand elle est rentrée prendre possession d’un des plus grands domaines aristocratiques d’Italie, avec un palais de 1 000 pièces sur la via Del Corso, l’axe principale de la cité antique.

Le résultat était une magnifique démonstration de robes fantaisie en jacquard, de tailleurs brillamment coupés rebrodés de perles de jais et de rocaille, et des robes aristocratiques cintrées à la taille.

La haute couture au sens strict est un phénomène français. Pourtant, c’était l’étiquette appropriée pour décrire cette collection envoûtante et impressionnante d’opulence de chez Erdem. Et un bon exemple de message de tolérance politico-culturelle exprimé via la mode, pour davantage de compréhension et d’ouverture. Plutôt bienvenue, vu l’époque que nous vivons.

Traduit par Marguerite Capelle

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